Dar Bengui

Dar Bengui : une demeure ottomane au cœur de la médina de Bouna

Au cœur de l’ancienne médina de Bouna (Annaba) se trouve Dar Bengui, une demeure d’époque ottomane qui témoigne de l’histoire sociale, culturelle et architecturale de la ville.

Située dans une ancienne impasse appelée impasse Joseph, à proximité de la Zaouia soufie de Sidi Khlief, cette maison conserve encore aujourd’hui les traces d’une architecture traditionnelle remarquable, mêlant influences ottomanes, hispano-mauresques et éléments décoratifs propres aux demeures de notables de la médina.

Situation de Dar Bengui dans la médina de Bouna

La maison « Dar Bengui » se trouve au cœur de la médina, dans une impasse (anciennement impasse Joseph), à côté de la Zaouia soufie appelée Zaouiate Sidi Khlief.

Une ancienne photographie permet d’apercevoir l’environnement historique de cette voie : à droite de l’impasse Joseph se trouve la maison Bengui.

L’histoire de la famille Bengui

Selon les sources disponibles, cette demeure ottomane appartenait à El Haj Omar Bengui, à la suite de son mariage avec la fille de Mostefa Ben Karim.

Cette dernière était issue de la famille Ben Kara Ali, une famille d’origine turque proche du Bey Brahim El Greitli, l’avant-dernier Bey de Constantine sous l’Empire ottoman.

Leur fils, Slimane Bengui, occupe également une place importante dans l’histoire de la ville. Il était manufacturier de tabac au cœur de la médina.

Slimane Bengui et le journal El Hack

En 1893, Slimane Bengui devient directeur du premier journal algérien de langue française : El Hack (« La Vérité » en arabe).

Il fonde ce journal hebdomadaire avec plusieurs personnalités bônoises :

  • Omar Samar, considéré comme le premier romancier et journaliste algérien de langue française ;
  • Khelil Caïd Layoun, clerc de notaire.

Certaines éditions du journal furent également publiées en langue arabe.

À travers ses articles, El Hack défendait des valeurs culturelles et politiques liées à la population musulmane colonisée. Considéré comme contestataire par l’administration française, le journal fut interdit en 1894.

Dernier numéro journal El Hack
Le dernier numéro du journal El Hack

L’architecture extérieure de Dar Bengui

Dar Bengui se distingue des constructions voisines par son balcon en encorbellement, un élément architectural caractéristique de certaines maisons anciennes de la médina de Bouna.

Ce balcon repose sur trois voûtes appuyées sur des corbeaux, donnant à la façade une silhouette particulière.

Une inscription spirituelle sur marbre

À l’entrée de la maison, sous la corniche, se trouve une inscription en marbre datant de juin 1889. Elle est signée El Haj Slimane, fils d’El Haj Omar Bengui.

Inscription Dar bengui

L’inscription évoque la proximité avec les bienheureux et les gens de bien. Elle rappelle également la dimension spirituelle du lieu. Elle porte notamment les versets suivants :

كُلُّ مَنْ عَلَيْهَا فانٍ . وَيَبْقَى وَجْهُ رَبِّكَ ذُو الْجَلالِ وَالإكْرَامِ
ومن يجاور الاولياء و الصالحين يكون غدا إن شاء الله من السالمين
هذي دار الإرتحال و الإعتماد على دار القرار
في شوال سنة ١٣٠٦
كتب الحاج سليمان ابن الحاج عَمر بنقي

Traduction approximative :

Tout ce qui est sur la Terre est périssable, seule perdurera la Face de ton Seigneur,
auréolée de majesté et de gloire. Celui qui habite à proximité des bien-aimés
et des gens de bien, demain il sera inchallah en sécurité.
C’est la demeure du voyage et de l’assurance envers de l’au-delà.

Mois de chawal, 1306.
Ecrit par El Haj Slimane fils du Haj Omar Bengui

L’architecture intérieure de Dar Bengui

L’aménagement intérieur de Dar Bengui s’inspire de la s’raya familiale des Bengui, située à côté du Hammam El Caïd.

La maison conserve plusieurs éléments caractéristiques des demeures traditionnelles de la médina :

  • des planchers en bois ;
  • des faux-plafonds en lattis de roseaux ;
  • des sols en marbre importé d’Italie ;
  • des chambres aux couleurs variées ;
  • des garde-corps en bois ;
  • un banc construit à l’entrée pour le chaouch (portier).

Le patio de Dar Bengui

Comme de nombreuses demeures traditionnelles maghrébines, Dar Bengui s’organise autour d’un patio central.

Le sol du patio est recouvert de marbre de Carrare, utilisé également pour les colonnes.

Vue patio dar bengui
Vue sur le patio, Dar Bengui

Les murs sont décorés de faïence bleue et blanche sur une hauteur d’environ un mètre. La maison possède également un puits destiné à l’approvisionnement en eau.

Zellige Dar Bengui marches d'escalier
Zellige sur les marches d’escalier

Les arcs et les décors hispano-mauresques

Les arcs brisés outrepassés avec tirants témoignent d’une influence hispano-mauresque.

Au rez-de-chaussée, les arcades sont décorées par des étoiles d’Andalousie et encadrées par une faïence bleue et blanche.

On observe cependant une différence dans la composition décorative entre le rez-de-chaussée et l’étage.

Les remarquables chapiteaux ottomans

Les colonnes en marbre de Dar Bengui sont surmontées de chapiteaux de style ottoman d’une grande finesse.

Leur décor se compose de plusieurs éléments symboliques :

  • à la base, une astragale arrondie ;
  • un croissant représentant l’Empire ottoman remplaçant la traditionnelle fleur d’abaque ;
  • une fleur à cinq pétales pouvant évoquer les cinq piliers de l’islam ;
  • des cornes d’angle en forme de crosse reposant sur quatre feuilles d’acanthe.

La qualité de finition de ces chapiteaux témoigne du soin apporté à la décoration des demeures de notables de la médina.

Un cadran solaire sur la terrasse

Au niveau de la toiture-terrasse, des traces d’un ancien cadran solaire sont encore visibles. Cet élément constitue un témoignage supplémentaire du soin apporté à la conception de la demeure.

Cadran solaire
Modèle similaire de cadran solaire

Une maison aujourd’hui menacée

Malgré son intérêt architectural et historique exceptionnel, Dar Bengui connaît aujourd’hui d’importants signes de dégradation et de vieillissement.

Les locations successives de longue durée se poursuivent sans qu’une réhabilitation profonde de la demeure ait malheureusement été réalisée.

La sauvegarde de Dar Bengui représente un enjeu important pour la préservation du patrimoine architectural de la médina de Bouna et de la mémoire historique d’Annaba.

Références :

– Livre Histoire de Constantine, d’Ernest Mercier

– Article « Presse et journalistes indigènes en Algérie coloniale (années 1890-années 1950)« , paru dans la revue Le mouvement social, numéro 236, juillet-septembre 2011.

– Article « Autour de Omar Samar« , paru dans le journal La Nouvelle République du 27 octobre 2008.

– Livre Annaba. 25 siècles de vie quotidienne et de luttes, tome II » de H’sen Derdour.

Annaba-Patrimoine

Architecte né à Annaba, Riad Slimani s'intéresse à l'histoire, à l'architecture et au patrimoine de sa ville. Ses écrits sont le résultat d'un travail de recherche personnel, nourri, lorsque les circonstances s'y prêtent, par des échanges, des archives et des contributions extérieures qui viennent compléter et enrichir les sujets abordés.

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